Modibo : embarquez pour un voyage de fou !

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Le spectacle “Modibo ou l’indispensable fou”, par Pacos et Oboréal, est un croisement peu commun entre conte traditionnel de l’Afrique de l’Ouest et musique contemporaine. Un incroyable voyage sur la question de la folie et du jugement d’autrui, à retrouver lundi 13 mai à l’Espace Culturel René Proby.

Dans votre spectacle, Modibo, le fou, emmène son petit-fils Ali dans une sorte de voyage initiatique à travers le monde, pour lui faire réaliser que la folie dont on l’accuse est toute relative. Pourquoi est-ce que l’expérience semble plus forte que les mots pour expliquer la situation du grand-père ?

Arnaud : C’est sûrement l’idée directrice : la connaissance ne vaut pas l’expérience. Ce n’est pas parce qu’on m’explique quelque chose que je le comprends, j’ai besoin de le vivre. Je peux lire tous les bouquins que je veux sur un sujet donné, par exemple le saut en parachute, rien ne vaudra le saut lui-même. Là c’est pareil : si le grand-père lui sort la phrase de La Rochefoucauld « Qui vit sans folie n’est pas si sage qu’il le croit… Et bien le gamin ne sera pas vraiment avancé. Il doit expérimenter ça.»
Sylvain (musique) : Un élément logique lié à la folie du grand père vient se rajouter à ce qu’évoque Arnaud. C’est que la parole de Modibo est peu crédible de part son statut de fou du village. Faire vivre à son petit fils une expérience qui lui permette de se rendre compte lui-même de la folie du monde n’est donc pour lui pas seulement la meilleure façon de convaincre son petit fils, c’est la seule.

Par ce voyage, Modibo fait ainsi prendre conscience à son petit-fils de l’importance du point de vue qu’on adopte pour comprendre ce qui nous entoure. Est-ce une leçon d’empathie ?

Arnaud : Le petit-fils apprend effectivement par ce voyage que tout un chacun juge le monde à partir de ce qu’il en connaît. Je ne sais pas si c’est vraiment de l’empathie. L’enjeu pour le grand-père c’est de faire comprendre à son petit-fils que le jugement d’autrui ne reflète en rien qui l’on est.
Pacos (conteur) : Ce voyage permet au petit fils de prendre conscience du fonctionnement de la vie, qu’on le critiquera toujours, pas parce qu’il agira mal, mais juste parce qu’il ne fonctionnera pas forcément comme les autres. Ce n’est donc pas vraiment une leçon d’empathie, plutôt une leçon de relativisme et de détachement par rapport au jugement des autres.

Pour ce spectacle, vous expliquez vous être inspiré d’un cultivateur burkinabé qui a rendu fertile un sol désertique grâce à une méthode ancestrale et beaucoup de patience. Le conte permet-il de renouer avec la symbolique de nos actions dans une société de l’immédiateté ?

Arnaud : Yacouba Sawadogo est connu comme le cultivateur qui a vaincu le désert. Il a accompli cela en retenant l’eau de manière très artisanale pendant la saison des pluies. Longtemps il est passé pour un fou mais à la longue ça a fonctionné. Cette référence est apparue très tard dans l’écriture, c’est Sylvain qui l’a proposée, sans savoir que Pacos et moi-même avions déjà été pas mal impressionnés par le personnage quelques années en arrière. Quant à la symbolique, à mon sens (mais peut-être que Sylvain et Pacos ne seront pas d’accord) on a surtout un ancien qui apprend à un jeune à ne pas vivre à travers le regard de l’autre, car ce regard est toujours biaisé, déformant et normé.
Pacos : Yacouba Sawadogo qui est devenu incontournable aujourd’hui dans la lutte contre le désert, était considéré comme un fou dans son propre village. Il a fallu du temps pour que les villageois comprennent qu’il avait juste comme idée de stopper le désert. Voyager avec l’âne est synonyme de patience. L’âne en Afrique est considéré comme un moyen de locomotion. Quand tu voyage avec l’âne tu sais quand tu pars mais tu ne sais pas quand tu arrives. Seule la patience t’emmènera à destination. Quand on vit dans une société de consommation on poursuit le temps avec la tête dans des œillères. On ne voit que celui qui est dans la même direction que nous.
Sylvain : Si la méthode de Yacouba est simple, elle n’est pour autant pas ancestrale. Il s’agit bien d’une innovation agronomique. Ce qui m’a semblé frappant avec l’histoire de cet homme, c’est qu’il a dû travailler longtemps à contre courant pour obtenir ce résultat. C’est donc à la fois sa patience, mais surtout sa persévérance dans le temps et en dépit du jugement des autres qui lui a permis d’obtenir ce résultat incroyable.

Comment s’articulent la musique et le conte dans « Modibo ou l’indispensable fou » ?

Sylvain : L’articulation entre le conte et la musique se fait délibérément d’une manière peu commune par rapport à la convention du conte traditionnel. D’abord parce que la musique est omniprésente durant la narration et ne sert pas seulement d’intermède entre les contes. Ensuite, parce que nous avons pris le parti de créer des chansons dont le texte évoque des personnages présents dans l’histoire, à la manière de l’univers Disney par exemple.

Faites-vous référence à des contes traditionnels dans ce spectacle ? Si oui, lesquels ? Et comment vous ont-ils été transmis ?

Pacos : Ce spectacle fait effectivement référence à des contes traditionnels de l’Afrique de l’Ouest basés sur la folie. C’est une transmission orale comme disaient nos ancêtres. Les contes sont des histoires d’hier racontées par les hommes d’aujourd’hui pour les générations de demain. Ces contes m’ont été transmis à travers des soirées au clair de lune ou autour d’un grand feu, dans lesquels tout le monde était réunis assis à même le sol, y compris les petits enfants. Des sages passaient à tour de voie (se passaient la parole ?), les plongeant dans un monde imaginaire avec leur parole épicée de sens. Ainsi le conte fait son envol et joue un rôle très important dans l’éducation …

Pouvez-vous nous parler des autres projets que vous réalisez avec votre compagnie, notamment ceux de théâtre-forum ?

Arnaud : Actuellement on est surtout sur des ateliers contes avec des personnes nouvellement arrivées en France. C’est Pacos qui les anime. Il n’est pas question d’être prof de français. Ces ateliers n’apprennent pas aux participants à parler français, mais à mieux s’exprimer en exploitant le niveau de français qu’ils ont. Évidemment leur français s’améliore au fil des ateliers, mais c’est par la pratique, pas par la pédagogie.
Pacos : Le festival international jeune public de Ouagadougou (Voix de mômes) dont le thème est : enfant, assainissement et protection de l’environnement. Le projet de théâtre forum sur le diabète en Afrique (un mal ignoré). Ateliers théâtre et contes dans le quartier Mistral avec les habitants.

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