Fred Duvaud, ou l’aventurier à l’imaginaire débordant

Dans son spectacle “Tanuki et Kitsuné”, Fred Duvaud part à la recherche de son grand-père disparu en Indochine. Saisissant, trépidant, le conteur s’invente de multiples histoires inspirées de ce qui l’a bercé toute son enfance et son adolescence : les dessins animés japonais et les films de guerre essentiellement américains des années 1980.
Interview avant de pouvoir le retrouver mardi 21 mai au Théâtre de Poche, dans le cadre d’une soirée thématique “Création”, où Gérard Potier prendra la suite avec “Une vie de Gérard en Occident”.

Dans votre spectacle, vous rapprochez vos grands-parents de figures surnaturelles incarnées en animaux : le chien viverrin (tanuki) et le renard (kitsuné). En quoi cette comparaison vous permet-elle de sublimer, revisiter l’histoire de votre famille ?

Fred Duvaud : Tanuki et Kitsuné sont des personnages merveilleux et fantastiques. Ils sont la clé qui permet notamment de relier dans le spectacle l’univers manga et l’histoire française que je raconte ; Ils sont surtout la clé pour métamorphoser (puisque c’est ce que sont ces personnages, des êtres qui se transforment) cette histoire de perte et de deuil en une histoire ouverte vers une possible et rêvée retrouvaille amoureuse.
Avec Tanuki et Kitsuné, comme dans les expéditions imaginaires, on entre dans le vaste et accueillant royaume du « on ferait comme si ».
Ce sont aussi des personnages qui transforment par leur nature magique une histoire tragique en une comédie certes mélancolique mais joyeuse aussi… et drôle !

Comment adopter une position de conteur dans ce récit ?

Vaste question … Ici le conteur met en scène un « je » qui grandit. Et il y a un jeu dans ce « je », dans lequel le conteur s’habille de l’enfant, de l’ado et de l’adulte qu’il est et qu’il a été. Le conteur vit, est, devient ces états sans pour autant en faire des personnages et garde à chaque instant sa position de conteur, que ce soit dans les expéditions imaginaires ou le « réel ». Disons que le conteur traverse, parcourt ses états, sans être pour autant au-dessus d’eux ou un méta-personnage.

Si votre spectacle procède comme une enquête dont les incertitudes sont comblées par des récits imaginaires, quel fil directeur suivez-vous pour captiver l’attention des spectateurs ?

Le fil est vraiment, au final, ce questionnement : Qu’est-ce qu’on nous transmet (ou pas) ? Comment se construit-on à travers ces transmissions et ces silences, qu’est-ce qu’on fait de tout cela ? Et qu’est-ce qui se transmet sans nous ?
Je pense également que l’attention des spectateurs se nourrit de la double chronologie qui avance au fur et à mesure : d’un côté les enregistrements des lettres de mon grand-père de son embarquement dans le Pasteur qui l’amène en Indochine à sa dernière lettre avant sa disparition, de l’autre la relation à cette histoire via le petit fils que je suis, de l’enfance à l’âge adulte. Il s’agit d’un dévoilement progressif et les récits imaginaires sont ces ponts de guingois qui cherchent à relier ces deux chronologies, ces deux histoires … De guingois parce que l’imaginaire toujours déborde et que le « réel » ne se laisse pas faire !

De quelle façon mettez-vous en relation les différentes cultures (japonaise, américaine, française) dans votre spectacle ?

La relation se trouve dans un salon d’un appartement de France, avec des canapés soigneusement positionnés et dirigés vers une boite grise nommée télévision, laquelle diffuse via des programmes jeunesse dont je tairais le nom des anime japonais en pagaille. Plus tard, fin 80 début 90, une autre boite rectangulaire, reliée à la précédente et incrustée dans le meuble télé, avale des VHS louées le week-end, des bons films et des mauvais films, pas de filtre, mais toujours une attirance pour des jaquettes représentant la jungle. C’est aussi dans ce même appartement qu’arrive une grand-mère, les fables de La Fontaine, les poésies à apprendre par cœur et les recueils de contes…
Dans le spectacle, tout ce décorum est présenté par esquisses.
Plus abstraitement, disons qu’un français (enfant, adolescent puis adulte) remplit les vides d’une histoire française par les fictions américaines et japonaises qui le nourrissent.
Plus concrètement, que ce soit dans les expéditions imaginaires ou les narrations du « réel », dans le récit ou dans les mélodies et musiques, ces trois cultures sont naturellement imbriquées. Pour ma génération comme les suivantes, les codes fictionnels de la culture manga, du cinéma américain et de la musique synthétique font partie de l’identité culturelle française. Elles le sont aussi pour la génération précédente, ne serait-ce que par ce miroir déformant et grossissant qu’est la télévision. Quand le conteur parle d’un enfant qui se prend pour Goldorak ou Chuck Norris, il parle aussi de celui qui se prend pour Naruto et The Rock, ou de celui qui s’est vu dans Mash et les films de John Ford…
Enfin il y aussi des liens historiques : l’Amérique et la France ont fait la même guerre, même si elle porte pour l’un et pour l’autre un autre nom (d’ailleurs, pour la petite info, le Japon a également occupé l’Indochine, pendant la seconde guerre mondiale).
Ce sont toutes trois des nations complexes qui ont participé aux tumultes du XXème siècle et qui sont porteuses de cette vaste et terrible expérience de la guerre, de cette drôle machinerie de l’Histoire qui distribue les bons et les mauvais rôles et désigne les gagnants et les perdants.

Vous utilisez un piano-guitare qui associe deux instruments à corde pour émettre des sons des années 80. Pourquoi ce choix est il pertinent selon vous ?

Au départ, il était question d’un synthé mais difficile d’accorder l’envie de mouvement qu’incite les déploiements dans l’imaginaire et la fixité de l’instrument. La découverte du piano-guitare a non seulement permis d’accorder les deux (et même les trois car les enregistrements des lettres sont également commandés à partir du piano-guitare) mais de véritablement lier tous les univers par sa nature et son potentiel scénographique : il est synonyme des années 80 et devient par sa manipulation un walkman des années 90, une mitraillette de G.I, un sabre laser, un levier de vitesse de vaisseau spatial …

Pourriez-vous nous parler également de vos deux spectacles Mukashi Mukashi ! et La cascade du Yūreï Daki ?

Mukashi Mukashi est un spectacle de contes folkloriques japonais à partir de 7 ans où s’ébattent joyeusement des Yokai (créatures ou monstres japonais) tel que le Kappa et le Tengu.
La Cascade du Yūreï Daki, créé au même moment, fait de même la part belle au Yokaï mais dans leur versant plus sombre et horrifique, celui des Yureï (fantômes ou revenants) et Gaki (esprits vampires).
Ces deux spectacles sont nés d’une même envie, celui d’aborder le répertoire fantastique et merveilleux japonais, par le biais notamment du manga (Shigeru Mizuki et Junji Ito en tête).
Il manquait à cette galerie de Yokaï les figures du Tanuki et du Kitsuné. C’est un conte, « le Blaireau et la Coiffeuse », qui m’a donné l’occasion de les entrainer dans cette autofiction familiale. J’en suis le premier surpris ! Mais la boucle est bouclée et quoique très différent dans son propos et écriture, Tanuki et Kitsuné clôt mon odyssée japonaise et je n’hésite plus à parler de Trilogie !

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